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Chris Marker. Né en 1921, mort en 2012. Est un cinéaste français et pionnier du multimédia.


Celui qui se décrivait comme "Le plus célèbre des cinéastes inconnus.". Il était un contemporain de la Nouvelle Vague française, et collaborateur d'Alain Resnais,

d'Akira Kurosawa et d'Andrei Tarkovsky.


Il a toujours refusé d'être photographié ou interviewé. Il n'apparaissait que derrière le masque de son chat bien-aimé, Guillaume-en-Égypte.


Il aimait les masques mais notre tâche ici est de le démasquer.



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Tu as écrit : "La poésie sera faite par tous, et il y aura des émeus dans la Zone".


Qui se souvient de tout cela ? Cette poésie ambiguë du siècle dernier. L'humanité s'est accommodée avec la coexistence de différentes conceptions du temps, la question est simplement : pourquoi attendre ? La poésie est faite par tous, et rien n'échappe à La Zone. La vraie question est de savoir comment se réapproprier la Zone.


Tu as écrit depuis l'Afrique. Tu as écrit depuis l'URSS. Tu as comparé les banlieues de Tokyo aux toits de Paris. Tu as cherché le bonheur dans les images, et si ce n’était pas le cas, tu as au moins trouvé les chats.


Je t'écris, non pas d'un pays lointain, d'un pays de l'ombre ou de l'enfance, mais d'un lieu hors du temps. Quelque part entre le cimetière de chats de Gotokuji et le mausolée de la Place Rouge. Ta tombe à Montparnasse. Une impasse plutôt qu'une route à suivre. Cependant, en admettant que chaque année, la mort emporte un cinéaste comme s'il s'agissait d'un panda, me voici. Affronter la grille, regarder au travers, avec curiosité et admiration. Pour donner une vie supplémentaire, là où neuf ont déjà été vécues. Pour se connecter, là où l'on s'est déconnecté. Effectuer "le rite qui allait réparer, à l’endroit de l’accroc, le tissu du temps", dix ans plus tôt.



Première Lettre - La Madeleine



En 1957, tu as écrit :  "La Corée nous a accueillis avec un matin calme".  60 ans et 100 km plus au sud,  il semble qu'elle ait changé d'habitude.  Au petit matin, le sort de la présidente Park Geun-hye est scellé.  Exposée dans un scandale d'extorsion de fonds,  qui a entraîné sa destitution  et abouti à son arrestation.  La réponse de la rue,  un torrent d'émotion. 


Cela a calmé tout le monde !  Du Nord, tu as ramené un reportage,  Coréennes.  Dans le Sud, il devient mon manuel  et mon outil de travail.  Je trouve des dioramas à partir de photographies et d'expositions de ta mémoire.  Je reconstitue ce que je peux,  mais lorsque tu écris :  "C’est cette frontière qui est elle-même la guerre."  La séparation a dû sembler,  au moins en partie, linéaire...  


Alors que je suis confronté à cette nouvelle frontière issue d'une rivalité fraternelle,  un coup d'État a lieu sur la pelouse de l'hôtel de ville.  Où des mains issues du colonialisme,  ont construit un miracle sur le fleuve Han,  Elles sont venus réclamer leur place.  Une terre fertile,  où le flambeau de la résistance coréenne a été allumé en 1919  puis rallumé en 1987.  Mais aujourd'hui,  des militants vieillissants,  avec une exubérance juvénile et des drapeaux américains,  tentent d'étouffer la lumière radieuse des bougies de l'avenir.  J'ai la nette impression que le flambeau a déjà été transmis. 


Fille du dirigeant le plus autoritaire de Corée du Sud.  La disgrâce de Park soulève une question difficile.  Au-delà du discours belliqueux,  désormais englouti dans un éther printanier.  Là où les personnes présentes  sont forcées de reconsidérer leur rôle.  J'y trouve une fragilité  et un geste qui m'habitent.  Ils me disent :  "La Corée est à la croisée des chemins",  "C'est une parodie, Park a été arrêtée à tort",  "Chaque jour, je prie pour la loi martiale, c'est la seule option",  "Ils sont une manifestation de Satan".  


De l'autre côté du Gwanghwamun bondé, cependant.  Sous le vaisseau-tortue en bronze  et la silhouette en pierre de la souveraineté coréenne.  Ces satanistes semblent bien plus préoccupés  par le fait de sauver des vies que d'en prendre.  Des mains infatigables enfilent des rubans  pour rendre hommage aux 476 morts,  après trois années d'abandon.  Les munitions les plus percutantes  contre le régime de Park.  


Il n'est pas difficile de voir qui est le gagnant  Il y a même une blague qui circule à ce sujet :  "Park a vécu avec son père pendant 18 ans,  puis en exil pendant 18 ans,  elle a été au gouvernement pendant 18 ans,  et maintenant, sera-t-elle en prison pendant 18 ans ?"  


Quand tu avais dix-huit ans, tu as édité ton premier travail,  un journal étudiant.  Quand tu en avais dix-neuf ans,  ton pays était outragé,  brisé et martyrisé.  20 ans,  tu pars en Suisse.  "Le plus jeune membre de la résistance française"  est peut-être un peu exagéré,  mais ce n'est pas à moi de réécrire l'histoire.  Tu es incorporé dans l'armée américaine.  Un chat m'a dit que tu étais parachutiste,  un autre m'a dit que tu étais un agent des renseignements.  Ces années de formation  ont créé un précédent de secret et de rédemption qui allait te définir,  et peut-être te meurtrir.  A tes 67 années d'après-guerre,  serais-tu à ton tour rongé  par l'inexplicable relation  entre l'image et la mémoire.  "Mémoire impossible  Mémoire folle".

  

Entre les pages d'Esprit.  Tu te rebaptises  Chris Marker.  Tu revendiques une place au sein de la gauche littéraire parisienne.  Puis, à Helsinki,  tu te mobilises à nouveau.

 

Tu as écrit :  "L’idée de la Grèce a pu nourrir la pensée totalitaire".  Ta première rencontre avec cette Grèce imaginaire  semble être le point de départ d'une histoire insaisissable.  Celle qui joue avec ces totalitarismes,  comme un chat avec une ficelle, ou un petit poisson...  16 ans depuis Berlin,  28 ans depuis Moscou.  La tyrannie d'Helsinki, serait le mauvais temps et la faible affluence.  Dans ton premier essai,  Olympia 52.  Équipé de l'idée de Peuple et de Culture.  Les hommes-machines de Leni Riefenstahl  sont définitivement mis hors service et démontés.  Pour qu'un humanisme renouvelé monte à la tribune.  


Tu as écrit  :  "Nous étions là, comme les singes au début de 2001 de Kubrick".  "Les portes de l’avenir s’entrouvraient".  Les vestiges de la guerre s'effondraient,  et ta génération,  que l'on pourrait définir en disant :  "J'ai connu Berlin avant le mur,  ou J'ai connu Brando mince",  pouvait pendant quelques années, se targuer d'une autre légende :  "J'ai vu Staline dans son mausolée".

D'une patte, on fouille le passé,  de l'autre, on déchiffre l'avenir.  Ce que Tarkovski décrivait comme "sculpter le temps",  car il faut le considérer,  en sculptant au-delà du temps,  en assumant son identité,  on apprend à voyager dans le temps.  Émanciper l'image de la mémoire,  s'amuser avec elle.  En quelque sorte, devenir insensible, en trouvant son utilité.  C'est ce que tu as voulu dire en affirmant que Dziga Vertov a été ton maître ?  


Entre étudiant, militant,  vagabond et archiviste.  Cette idée désuète de l'histoire,  éternelle bande magnétique qui se relit sans cesse,  est toujours présente.  Ta mémoire serait sans cesse scannée et archivée,  du papier  au film,  de la bande  au disque dur.  En s'accrochant à chaque madeleine.  Qu'est-ce qu'une madeleine ?  Ceci une madeleine.  Et ceci, est une madeleine.  Et avec chaque madeleine, une redécouverte.


"On en vient ainsi à nommer Madeleines tous les objets,  tous les instants  qui peuvent servir de déclencheurs  à cet étrange mécanisme du Souvenir".  Dans ton oeuvre multimédia,  Immemory.  tu disposes tes madeleines comme des bibelots sur une cheminée.  De Jules Verne à l'Oncle Anton.  Tes madones  et tes créatures préférées.  Tout est là, épinglé et agencé,  dans un formol pixellisé.  Mais maintenant que j'y réfléchis.  Pourquoi ?  Qu'est-ce qui a déclenché tout cela ?  Ta croisade de justicier contre l'injustice de l'oubli...  


Tu as écrit que la seule partie cohérente de ton travail  était de "donner le pouvoir de la parole à des gens qui ne l'ont pas".  À ces stars en perte de vitesse qui apparaissent dans tous les films,  d'Helsinki à Dubaï.  Ainsi,  marqué par les images de l'enfance,  avec des réflexes de chat et un goût pour les madeleines.  Tu as surmonté la tyrannie de la mémoire,  en tirant des icônes du désordre,  et tu as placé dans d'autres images,  la pureté de ces instants indélébiles accordés à l'enfance.  


Avec toutes ces histoires de madeleines.  Dans ce voyage à travers la mémoire,  ce que Proust était pour Hitchcock,  et Hitchcock pour toi,  tu l'es maintenant pour moi.  Tu as écrit :  "Dans mon imagination,  je voyais encore une illustration d'un livre que j'avais vu dans mon enfance.  Sans savoir exactement à quoi elle se référait.  Il s'agissait en fait  d'une illustration des portes de Pékin."  Où que j'aille,  il me semble que je passe mon temps à courir après ces visages de pierre immobiles.  Paysans asiatiques,  marxistes africains,  et même bourgeois européens.  Je me suis rendu au monument du Mont Namsan,  qui commémore la première manifestation contre l'occupant japonais.  C'est à cela que les deux côtés du centre ville surpeuplé  doivent leurs existences.  


Je ne sais pas exactement pourquoi,  mais en regardant le Taegukgi cet après-midi,  un sentiment étrange m'a envahi.  J'ai pensé à ton illustration.  J'ai réalisé que j'avais toujours eu un souvenir de la Corée,  depuis la Coupe du monde de 2002.  Quand j'étais enfant,  cet étrange drapeau semblait appartenir davantage à l'univers amusant de Picasso qu'au mien.  Le rouge et le bleu royaux,  déformés au point d'en être méconnaissables.  Evoquant quelque chose d'inexplicablement exotique.  "C’est plutôt rare de pouvoir se promener dans une image d’enfance"  et pourtant j'y étais.  Et à ce moment-là,  avec une pureté endormie depuis quinze ans,  il m'a semblé que la terre avait doublé de taille, une fois de plus.  Qu'est-ce qu'une madeleine ?  Ceci est une madeleine.  


Ce soir-là,  j'ai trouvé mon propre personnage en train de prendre sa revanche sur la société.  Comme si, de ces visages de pierre,  j'avais récupéré un "Dokkaebi".  Un esprit malicieux en Hanbok.  Par inadvertance… je l'ai lâché sur la ville.  “Vous devriez connaître la peur!”  “Vous devriez connaître l'appréciation!”  Comme on pouvait s'y attendre, c'est à lui de jouer.  Et de proclamer sur ce premier jour à Séoul.  "Les mots, la fin."  


Depuis l'enfance, une fascination pour les musées. 


Tu leur as donné à chacun leur souveraineté.  Les explorant comme s'il s'agissait de la ville elle-même.  Sans contrainte de temps,  comme une sauvegarde de jeu.  À Tbilissi,  tu pouvais réapparaître chaque matin,  pour saluer M. Noah dans un moment de solitude.  Je me retrouve cependant  à errer dans L'Ouvroir.  


Ton remodelage de l'île eidétique,  tirée de L'invention de Morel,  en un archipel de Second Life.  Un cyber-sanctuaire,  à la fois château d'Hyrule  et Palac Kultury.  On peut s'y détendre,  danser  et même jouer au cow-boy.  Lorsque cela sera fait,  il y aura une salle de projection,  un salon et,  bien sûr,  des montagnes russes.  Il suffit de remplacer Valencia et Tea for Two par des polygones tout aussi désuets.  On devient alors une sorte de fugitif éphémère,  décryptant une présence,  coincé entre deux plaines.  


Dans Les Statues Meurent Aussi,  ton premier "vrai" film,  tu écris :  "Quand nous auront disparu, nos objets iront là où nous envoyons ceux des ‘Nègres', au musée."  Et donc, nous y voilà.  Au-delà de la première et de la seconde vie.  Tes trésors, qui n'ont jamais quitté ton atelier de la rue Courat,  sont exposés au dernier étage de la Cinémathèque française.  Tu es devenu toi aussi le contemporain de ces idoles muettes et de ces fétiches,  reprises à l'histoire. 


Sous le signe de "Chu-Mou",  je me souviens d'un passage de Lettre de Sibérie.  Tu y écris :  "sous ces tombes où la glace apparaît en creusant,  la vie et la mort ne diffèrent que d’un rien, d’un souffle".  Comme si ce même souffle avait été inclus dans le prix d'entrée.  Tes bibelots semblent attendre.  Il suffirait de ramener ton corps  et ton studio pourrait redémarrer...  


Je suppose que c'est vrai,  les restes de dinosaures comme toi  appartiennent aux musées.  Ce qui me fascine vraiment, cependant,  c'est la fragilité au-delà d'une collection.  La tentative d'un récit qui transforme ces objets en artefacts,  tout en restant lui-même incertain.  Dans la bibliothèque présidentielle Park Chung-Hee de Séoul,  ces insécurités se manifestent avec une formidable ironie.  En fin de compte, la tentative de recalibrer l'histoire  souligne par inadvertance le conflit du centre ville.  Le spectre de l'autocratie  qui a frappé la démocratie coréenne pendant plus d'un siècle.  


Engagé à respecter les valeurs  imposées aux officiers impressionnables de l'armée impériale.  Park Chung-Hee a exercé le pouvoir  pendant dix-huit ans  et deux républiques constitutionnelles.  Il a consolidé le "miracle de la rivière Han"  avec le régime le plus militarisé et le plus répressif depuis l'occupation japonaise.  Mais c'est peut-être lors d'un discours au Théâtre national  qu'il a connu son moment le plus marquant.  Lorsqu'un assassinat raté sur sa personne a coûté la vie à sa femme.  D'une manière ou d'une autre,  sans se décourager,  avec le sang-froid exemplaire des samouraïs qu'il avait admirés dans son enfance,  Park reprit la parole,  rassemblant simplement ses affaires pour son départ.  Cinq ans plus tard, il est retrouvé mort...  Assassiné par ses propres services de renseignement,  il a eu droit aux premières funérailles nationales depuis le dernier empereur de Corée.  


En 1959, tu avais comparé cette péninsule brisée  à l'histoire de deux orphelines.  En 1979, il semble qu'une orpheline  se soit attachée à l'autre.  Au cimetière national de Séoul,  je découvre le concept coréen de "Han".  Un état de chagrin, relevant d'une sorte de ressentiment vengeur.  Il y a quarante ans,  Park Geun-hye faisait ses adieux à ses parents.  Un brouillard de nostalgie  s'est alors répandu sur Séoul jusqu'à aujourd'hui.  Plus qu'un simple exercice de démocratie.  La destitution de Park Geun-hye symbolise la fin de l'héritage de son père.  Un héritage qui a défini deux orphelines  pendant près d'un demi-siècle. 


À l'Observatoire de l'Unification d'Odusan,  j'entrevois ce que tu avais nommé simplement,  la douceur.  Comme une fratrie curieuse s'émerveillant du mystère de leur patrie.  Ce simple geste, fait dans le viseur d'un télescope.  Ébréchant le dernier vestige "de la fameuse crise des idéologies".  Transformer une forteresse en pâturage.  Déterrer l'harmonie profonde,  contenue dans ces eaux anciennes,  au travers du célèbre conte de Shim Chong. 

 

Ton cadeau d'adieu  sera le dernier d'une série unique,  commencée avec la collection Petite Planète.  Ni livre d'histoire, ni guide,  ni propagande, ni carnet de voyage,  mais l'équivalent d'une conversation.  Texte taquin contre l'image,  de l'Irlande à Israël.  Une aventure d'un genre nouveau,  que les enfants  partageront avec leurs chats.  


Pendant ce temps, tu as voyagé à la façon Plume.  Désarmant les coïncidences et découvrant les signes.  En Chine, tu as pénétré dans le tableau de ton enfance.  Tu as confronté Malraux  à Staline,  Van Gogh  à Mao,  et tu as découvert une fête de la couleur  unique à Pékin. 


Tu as écrit :  "Mon premier film était assez nul,  mais s’il y a une chose que je n’en retrancherais pas aujourd’hui,  c’est le souvenir de cet éblouissement".  Ce portrait de la Chine d'hier.  Plus proche d'Humphrey Bogart,  que de la Chine de l'an 2000.  En vérité, ce n'était peut-être pas ton premier film,  mais c'était vraiment ton premier essai filmique.  


Ton premier chef-d'œuvre  se trouve pourtant au bout du monde.  "Entre la Terre et la Lune,  entre l’humiliation et le bonheur".  Il s'appelait  Lettre de Sibérie.  


Sous la surface de cette terre hostile.  Tu as mis au jour non seulement un nouveau type de cinéma,  mais aussi une vision adaptée à un nouveau type de sensibilité.  Celle qu'André Bazin a qualifié "d'horizontale",  puis qui est devenue "markerienne" pour un millier d'autres.  Mais pour moi, elle s'illustre mieux par  le jeu du Berceau du Chat.  Forgé entre l'oreille et l'œil.  Où "le lit du soldat" et "le poisson dans un plat"  se transforment en "romantisme plus l’électrification".  "Ensuite, c'est tout droit".  


Alors que je marche le long d'un bosquet de bouleaux,  originaire de ma propre île du diable.  Je ne peux m'empêcher de jouer le jeu.  J'imagine tes mammouths et tes monstres.  Ces parcs naturels désertés et l'ours Ouchatik.  Même tes 10 % de conformité.  Parce qu'aucun film digne de ce nom sur l'Union soviétique  ne peut se passer de corruption.  Spoutnik,  Laïka  et le lent panoramique de la place centrale d'Angarsk.  Comme les arches claires et les clochers imposants.  La forêt de l'âge de pierre dégèle  pour laisser place à un avenir radieux.  Pendant un instant, on oublie où l'on est.  Il suffit d'enlever la taïga  pour se retrouver à Minsk...  


Plus un réfrigérateur qu'une toundra.  Toutefois,  les héros du travail rejoignent ceux de l'opéra de Iakoutsk,  en renouant avec le folklore.  Ce garde-manger néoclassique  est une note de bas de page intéressante  dans le monde des habitants pittoresques et de la coopérative Cervinae.  


Si la Sibérie est peut-être plus connue pour ses déportés,  Minsk l'est beaucoup moins.  Il y a pourtant un exilé de renom.  En 1959, à la suite du refus de lui accorder la nationalité soviétique.  Le corps inconscient de Lee Harvey Oswald  a été retrouvé en train de se vider de son sang dans la baignoire d'un hôtel.  Incroyablement,  son inconscience a été payante.  Le jeune marine de 20 ans originaire de Louisiane,  qui allait tuer John F. Kennedy,  a été autorisé à rester.  Il a reçu un nouvel appartement  dans la nouvelle ville héroïque  de la République socialiste soviétique de Biélorussie.  En apprenant la nouvelle,  il a demandé :  "Minsk?  C'est la Sibérie ?" 


Tu as écrit :  "La saison de l’eau qui meurt, c’est l’hiver.  L’esprit du lièvre d’hiver, c’est la neige, cette hasardeuse."  


Lettre de Sibérie,  témoigne de la liberté unique du cinéma,  en opposant le reportage à l'animation,  la poésie à la publicité.  Ton premier chef-d'œuvre  en dit peut-être plus sur le Paris de l'après-guerre que sur la Russie provinciale.  


En 1946, Léon Blum arrive à Washington  pour signer l'accord Blum-Byrnes.  Cet accord donne à Hollywood un accès sans précédent aux salles de cinéma françaises.  Autrefois limité, puis interdit sous l'occupation.  Cette liberté artistique renouvelée,  au milieu du récit culturel dominant mais sensible  du "Résistancialisme" de De Gaulle.  La première décennie du cinéma d'après-guerre  a été marquée par certains critères de redécouverte.  Mais alors que vos compatriotes de l'autre côté de la Seine  étaient séduits par Humphrey Bogart et Orson Welles.  Tu as trimballé Henri Michaux et Gérard de Nerval.  Tous cherchaient à transposer sur celluloïd  cet idéal français  qui allait changer le cinéma pour toujours.  



Deuxième lettre - Le regard



Tarkovski avait ses chiens,  Medvedkine ses chevaux.  Tu avais des chats  et des hiboux  tant mieux pour toi.  "Tout ce que tu vois, ce sont les filles".  Tu as écrit,  "l'instant volé du visage d'une femme,  raconte quelque chose du temps lui-même."  Au-delà de tout.  Au niveau des yeux,  "à bout de bras,  à bout de zoom".  Le gros plan du visage d'une femme  est devenu ton motif de prédilection.  Un moment volé,  un regard monumental.  Comme s'il s'agissait d'une sténographie à propos de ces légendes,  écrite au-delà du temps.  Tu as écrit : "C'est l'instinct de la chasse sans le désir de tuer.  C'est la chasse des anges".  Et à chaque ange,  un regard.  Le regard français.  Le regard japonais.  Le regard slave,  le regard yougoslave.  Et puis il y a le regard des panneaux publicitaires,  des écrans.  Le regard qui se retourne,  le regard qui ne le fait pas. 


Il est midi au Caire,  à Tel-Aviv et à Tallinn.  Minuit à Honolulu,  Le début de la journée à Harlem.  Le déjeuner est tardif à Leningrad,  mais précoce à Lisbonne.  Il fait beau à Pékin,  mais c'est l'heure du coucher à Brisbane. 

 

Ton premier voyage autour du monde,  et tu aurais déjà pu être  l'Eisenstein du film-essai.  Puis, dans la plus belle ville du monde,  au premier printemps du temps de paix,  se produit le déclenchement de la troisième guerre mondiale.  Tu es rentré chez toi, pour faire face à tes compatriotes. Tu as troqué tes manuels scolaires contre les conversations de la ville.  Quelles sont les actions qui ont grimpé,  quelles sont celles qui ont chuté ?  Et puis,  combien de temps reste-t-il à l'Algérie française ?  Et Fantômas ?  Tu écris :  "J’étais complètement immergé dans la réalité de Paris 1962  et la découverte un peu grisante du cinéma direct".  Puis, le jour de repos de l'équipe,  j'ai photographié une histoire que je ne comprenais pas tout à fait." 


Je ne sais pas exactement pourquoi,  mais au sommet de la Cascade d'Erevan.  Je me souviens de ce dimanche après-midi particulier.  Je me souviens de l'image d'un soleil gelé,  du visage d'une femme  et d'un homme en train de courir.  Un fracas,  un geste,  un corps qui se froisse  et les cris d'une foule brouillée par la peur.  Mon esprit vagabonde,  au-delà de l'instant où un homme est mort.  J'imagine la scène brutale, qui se transforme en une séquence fatale :  des G.I.G.N. haletants, débarquant avec leurs bottes en caoutchouc,  Un ricochet dans le hall de l'aérogare.  Annonces,  évacuations.  La ruée des pompiers,  des ambulanciers et de la presse.  Jusqu'à ce qu'enfin,  l'homme soit arrêté.  Mais pour combien de temps ?  


Ton film le plus connu et le plus influent,  a été un moment décisif pour la Nouvelle Vague.  Comme s'il s'agissait d'une métaphore de cette génération,  dont la mémoire individuelle et collective  n'étaient pas entièrement synchronisées.  Ceux qui n'arrivaient plus à concilier les principes du passé avec l'ancrage du présent.  C'est ainsi qu'en 400 photographies et 8 secondes de film.  Tu as sauté sans crainte dans le futur.  Comme un monteur coupant sa pellicule.  


Il est remarquable que ta seule tentative de fiction ait pu laisser un tel héritage.  "L'Homme" continue de se manifester  dans les écoles de cinéma du monde entier.  Aux Golden Globes,  et même dans le Top 10 du Billboard.  On aurait pu te pardonner de passer ta carrière  à raconter des histoires de science-fiction à l'aide d'images fixes.  Cependant,  je suppose que la morale de La Jetée est de regarder en arrière,  mais de ne jamais revenir en arrière.  Et tu ne le feras jamais.  


Et le visage de cette femme ?  À Paris, un musée rempli d'animaux sans âge.  Des vestiges remplis de fragments  de ton film intemporel.  Comme un musée,  à ces jours de bonheur.  Mais le visage du bonheur est autre.  


Mais d'où vient ce visage ?  De Simone Genevois, dans le rôle de Jeanne d'Arc.  Tu as écrit : "C'est cette image qui apprit à un enfant de sept ans  comment un visage emplissant l'écran  était d'un coup la chose la plus précieuse au monde.  En un mot, ce que c'était que l'amour".  De Paris à Pyongyang,  du Pentagone à Praia.  Le cinéma et les femmes  sont devenus deux notions inséparables.  Tu t'es donné pour mission  de recadrer et de redécouvrir ce moment  qui t'avait été offert lorsque tu étais enfant.  


Tu as écrit :  "On traque,  on vise,  on tire et Clac !  Au lieu d'un mort, on fait un éternel".  Tout ce discours sur la chasse me laisse perplexe.  Il est difficile de redécouvrir la poésie de tes images,  mais encore plus difficile d'appuyer sur la détente.  Alors que mon œil vide ne répond plus qu'à un critère d'insécurité.  Je veux qu'ils me voient, mais pas beaucoup.  Pas suffisamment pour paraître artificiel,  juste assez pour qu'ils soient convaincus.  S'ils ne me voient pas, je prends ce qu'il faut et rien de plus.  Tu as écrit :  "Le nombre de fois où je me suis fait dire "merci"  par des gens qui savaient très bien qu’ils ne verraient même pas leur photo."  Je pense qu'entre ton siècle et le mien.  La perception du photographe amateur a acquis certaines connotations.  Que ce soit au travers des paparazzi  ou d'une certaine perversion.  Sais-tu, par exemple,  qu'il est impossible de couper le son de l'appareil photo sur les téléphones vendus en Asie ?  Je ne le savais pas.  Jusqu'à ce que je prenne une photo avec des Coréens.  Le silencieux intégré à mon selfie  a alors fait grand bruit...  


Depuis Helsinki,  tu as bondi dans l'octobre doré de Tokyo en 1964.  Alors que le monde redécouvrait le Japon.  Ce Japon des transistors et des empereurs courbés.  Tu es tombé amoureux de cette ville pleine de petites légendes.  Tu as écrit :  "Ici, le temps est une rivière qui ne coule que la nuit.  Inventer le Japon  est un moyen comme un autre de le connaître." 


Je n'ai pas pu assister aux jeux "Sakoku" de l'année dernière.  Je dois donc naturellement combler mes lacunes.  Je me souviens de cet été à Tokyo.  J'y ai développé une obsession soudaine pour le base-ball.  Plutôt avec ses spectateurs, un jour du match.  Car, comme tu le sais,  c'est dans les gradins que se déroule la véritable action.  Et où les vraies athlètes  sont les vendeuses de bière.  Elles courent,  sautent,  grimpent.  Stoïques comme des soldats, mais habillées comme des pom-pom girls.  Elles transportent des bières hors de prix,  jusqu'aux meilleures places de la salle,  jusqu'aux saignements de nez.  Mais comme le dit Kon Ichikawa  dans son film "officiel".  Les Jeux sont devenus "un symbole de réussite humaine".  Tu renonces à une gloire olympique personnelle  pour inscrire un nouveau nom  dans la galerie des "Star Fairies".  


“Test... test...  Nom...  Geromine  je suis...  de Las Vegas!“
[Ton premier chat ?]

“Lulu...  - Lulu?  À quoi ressemblait Lulu ?  Petite et noire.  Avec une voix terrible  et elle miaulait tout le temps...  On l'a trouvée dans une poubelle,  elle avait des problèmes de nez et aux yeux,  et oui...  sa voix était...  je ne peux pas la décrire...  elle était terrible.”

[Ton chat préféré ?]

“Je crois que j'aimais beaucoup Lulu...  mais je crois que nous  aimions tous Ludovic.  Il était très très...  presque une personne  Il avait un œil en moins...  mais il était très gentil.”


Dans Le Mystère Koumiko,  tu as mis en équilibre l'esprit de ce nouveau Japon  avec son ancien visage.  Un peu Anna Karina,  un peu Kim Novak,  mais absolument japonaise.  Le regard japonais, lorsqu'il est acculé par un "drôle de visage"  est d'une dureté saisissante.  De Kagoshima  à Hiroshima,  même aujourd'hui, on ne peut nier le poids de l'histoire.  Comme si ce fardeau ne suffisait pas,  il y a le regard masculin.  Un fardeau  qu'Yukio Mishima  a fixé dans un Temple d'or :  "Magnifique navire  franchissant l'océan des âges."  Il écrit :  "Ils sont las d’être regardés; ils ont la nausée de vivre continuellement  cernés par le regard des autres,  et c’est de leur existence même  qu’ils chargent le regard qu’ils renvoient aux autres :  le vainqueur est celui  qui impose son regard à l’autre".  


De quoi a-t-on vraiment l'air ?  Dans Sans Soleil, tu as opposé un bar à Namida-bashi  à un étal de marché en Guinée-Bissau.  Des lieux où l'on est censé pouvoir se regarder en toute égalité.  À l'abri des barbiers au sang chaud ou des "Tongmu" timides.  Tu les as vus, ils t'ont vu.  Bon,  ils n'ont vu que ta caméra.  Quand "la fonction magique de l’oeil"  rencontre cette extension magique de l'œil.  Un regard réciproque brise la séparation entre le témoin et le participant.  Cette méthode - ta méthode,  qui consiste à coudre des moments en une éternité,  bien au-delà de la "durée d'une image de film"  place une divinité incontestable  dans une foule sans prétention.  Elle évoque la candeur de ces visages pré-modernes  que l'on trouve dans les musées et les monastères.  Il suffirait de dire que  le regard qui se porte sur ces visages,  est celui qui les contemple le mieux.


Quand toutes les filles sont rentrées chez elles,  il y a tes animaux et tes créatures préférées.  Cela peut paraître anodin,  mais "l’innocence animale ne peut pas être une astuce pour contourner la censure".  Il s'agit d'un appât, d'un substitut.  Lorsque tes partenaires griffus s'étirent dans le cadre,  ils nous regardent d'égal à égal.  "Ce ravalement de l’homme à la bête" au-delà de l'exploitation.  Je pense que la clé pour débloquer ton "Kino-Eye"  réside dans la liberté dont tu fais preuve pour cadrer tes sujets.  Hommes,  femmes et enfants.  Des statues,  des paysages,  des chiens et des chats.  De tout cœur et sans distinction,  côte à côte.  Le regard des vivants  et des morts.  


Au Centre national d'art de Tokyo,  j'ai rencontré un autre chien,  un autre chat  et un autre regard.  Celui de Giacometti.  Pour reprendre quelques lignes du catalogue,  "tout d'un coup, j'ai vu que la seule chose qui restait vivante, c'était le regard.  Le reste, la tête qui se transformait en crâne,  devenait à peu près l'équivalent du crâne mort.  Ce qui faisait la différence entre la mort et la personne :  c'était son regard."  


Ne t'y trompe pas,  sans budget pour des artifices,  ce que montrait ta caméra n'a jamais été altéré.  Quand il y avait un chat,  c'était un chat,  qui fut un chat.  Un chat disparu, était un chat perdu.  Un chat renversé par une voiture était un chat mort.  Alors qu'un gros chat était un tueur de plantes.  Tu étais sans défense à cause de ton manque d'affection.  Rendre la mort d'une girafe  aussi tragique qu'une guérilla perdue.  Une mort,  c'est une mort,  c'est une mort.  Comme s'il s'agissait de la jetée d'Orly  et du moment où tout s'achève.  Lorsque le regard s'éteint  et que la mort nous regarde.  Il devient paradoxalement impossible  de détourner le regard.  


Dans Sans Soleil,  tu as cité ces "quelques phrases définitives et incommunicables",  prononcées par Brando, dans Apocalypse Now.  "L'horreur a un nom et un visage...  Il faut faire de l'horreur une alliée...".  C'est peut-être la raison pour laquelle toi —— un amoureux des animaux,  tu as pu faire la paix avec la tauromachie.  Tu as écrit :  "Les corridas espagnoles défient la mort.  Vous fixez le soleil,  vous fixez la mort en face.  Comme dans l'hymne fasciste Cara al Sol."  


Dans Mort dans l'après-midi, Hemingway avoue que pour des hommes comme toi, marqués par la guerre,  "Le seul endroit où il était possible de voir la vie et la mort,  à savoir la mort violente  maintenant que les guerres étaient terminées, était l'arène".  J'ai de la chance.  Je ne me souviens que vaguement d'avoir entendu des histoires de mort violente.  Des bombes dans des endroits lointains,  comme Beyrouth  ou Belgrade.  Quand il s'agissait d'apporter des boîtes de conserve à l'école,  sans savoir où elles pouvaient bien aller.  Peut-être s'agissait-il de l'Éthiopie, mais je n'en suis pas sûr.  Pour moi,  la mort violente n'était rien d'autre que quelque chose d'hollywoodien et de livres d'histoire.  Jusqu'au moment  où j'ai découvert le mot "terrorisme".  Dans la cour de récréation,  par un enseignant.  En cet après-midi couvert  de la fin de l'été 2001.  


Peut-être peux-tu, toi aussi, t'estimer chanceux.  Tu es mort à temps,  avant d'avoir à revivre les scènes de ta jeunesse.  Une fois de plus,  Paris a été outragée,  brisée,  martyrisée.  


Quels sont tes souvenirs du 13 novembre 2015 ?


"Je ne sais pas si c'est vraiment intéressant...  Mais ce sentiment d'être connecté à la mort.  C'est brutal,  C'est injuste,  C'est aveugle,  C'est violent…  C'est très étrange,  parce qu'historiquement, Paris a toujours  été une ville très animée  et violente.  Je pense  que toute la génération d'après-guerre voit Paris comme une ville  avec des gens dans les rues  où personne ne semble être très inquiet...  où même personne ne semble travailler.  C'est un endroit...  très agréable et relaxant  très associé...  à la paix...  et à une vie, je ne sais pas, douce.  Pour moi, la chose la plus insupportable  a été d'imaginer des personnes mortes en terrasse  et la seconde...  a été de ne pas savoir combien de personnes allaient être tuées  parce que la situation évoluait constamment et était dangereuse  comme je l'ai ressenti  cette nuit-là.  C'était comme...  vivre quelques heures en guerre,  appeler ses amis et entendre dans leur voix  qu'ils ne sont pas en sécurité  qu'ils ont peur,  qu'ils se cachent,  et la petite humiliation qui en découle...  Savoir qu'ils...  sont traqués."


Et le jour suivant ?


"Le lendemain...  sur les réseaux sociaux français...  et aussi dans les journaux télévisés j'ai découvert des choses,  je suis très naïve...  mais cela fait longtemps qu'il n'y a pas eu de guerre en France  Parce que, lorsque que l'on évoquait des personnes blessées,  il s'agissait en réalité de personnes blessées par des armes de guerre.  Les médecins  décrivaient un travail  s'apparentant à une véritable médecine de guerre...  Ce qu'ils ont découvert...  en pénétrant dans la salle de concert du Bataclan  était terrible.  Le bilan fut très lourd.  il n'y avait jamais eu autant de morts dans les rues de Paris  depuis la Seconde Guerre mondiale, donc oui, c'était dur...  Les médias avaient été très stupides....  Il y avait eu beaucoup de racisme,  et c'était très déprimant...  parce que le pays était divisé  Alors, oui, on a eu l'impression d'assister à des funérailles géantes."


Mon été à Tokyo,  53 ans après le tien,  et quatre arrêts sur la ligne Chuo-Sobu.  Du Yokozuna de Ryogoku  aux catcheurs du Korakuen Hall.  Le sujet du moment était :  "The Cleaner" peut-il détrôner "The Rainmaker" ?  Le catch érige la violence en art.  Il est athlétique,  dramatique,  dangereux et ridicule.  Et, à l'instar de la corrida, c'est une danse.  La différence, cependant, réside dans le dénouement.  Alors que le spectacle de la mort  est indissociable de l'arène,  il n'a pas sa place sur le tapis.  Ces guerriers ne tuent pas,  ils ne se battent même pas vraiment.  Ils composent dans la violence.  Comme un sculpteur, comme Giacometti.  Se faire compagnon de l'horreur.  


Mais il y a plus d'une façon de plumer un chat  et c'est pourquoi les filles ne restent pas longtemps à la maison.  Tu as écrit  que parce que "l'amour est bien  la seule victoire possible sur le temps".  "La femme entretient un rapport particulier avec la mort."  Dans ce film que tu as visionné dix-neuf fois :  Vertigo, d'Alfred Hitchcock,  et dans son remake,  le visage d'une femme a la même signification que celui d'un homme.  Le visage d'une femme a la capacité de "ressusciter un amour mort".  Surmonter une violence imposée par le temps.  


Tu as écrit :  "Pour exorciser l'horreur qui a un nom et un visage,  il faut lui donner un autre nom et un autre visage.."  Dans Sans Soleil,  des monstres ont été disposés mis en perspective à Natsume Masako,  lorsqu'elle jouait le rôle d'une prêtresse,  dans Journey To the West.  Tu as écrit,  "Ainsi pour la première fois dans l'Histoire,  le rêve platonicien de la pure beauté  unie à la pure sagesse fut réalisé".  Tu étais loin de te douter  que ce rêve platonique referait surface,  18 ans plus tard,  dans ton petit coin de Paris.  


"Tout a commencé cette nuit de juin 1987."  Avec une muse,  lors d'un banquet.  Il se disait "des choses que les intelligents savent déjà,  et que les imbéciles ne sauront jamais".  Quelque part entre Natsume Masako  et Tatiana Samoilova,  mais de tous les gestes et regards,  pris dans une trajectoire de leader...  Catherine Belkhodja,  a été la plus glamour.  Illuminant un film,  une émission de télévision,  trois courts métrages et une installation.  


Mi-star,  mi-muse,  collaboratrice complice d'un magicien.  Catherine Belkhodja, était pour toi,  une sorte de captureuse de chat cinématographique.  Voyageuse du temps s’infiltrant dans le passé comme à travers une fenêtre entrouverte.  Relayant des secrets et à l'écoute des signes  comme dans l'installation Silent Movie.  Ensemble, vous rembobiniez et mixiez  ces icônes monochromes de l'époque pré-talkies.  Projeter une beauté pérenne  à travers le premier siècle du cinéma.  


Loin de la Mission San Juan Bautista,  ou de l'aéroport d'Orly.  Les films d'horreur ont pris vie à Okinawa.  Projetant sur ce paradis tranquille en forme de lézard,  la triste réalité du printemps 1945.  La Blade Runner,  avec laquelle on décrypte tant de barbarie  est la "Cyberpunk Lorelei " - Laura.  


Dans l'espoir de simuler une issue alternative à cette tragédie historique,  à cette tragédie historique,  Laura tente d'achever le dernier travail de son défunt mari,  un jeu vidéo reconstituant la bataille d'Okinawa.  Inévitablement, elle échoue,  mais dans la souffrance quelque peu reconnaissable  d'une veuve éplorée.  Elle devient un lien, pour contextualiser,  la souffrance incompréhensible du suicide collectif.  La totalité de ces morts violentes  est à nouveau rendue perceptible  dans les traits d’un visage de femme.


Tu as écrit :  "Faut-il être mort pour atteindre Level Five ?"  


En 1986,  La Merveilleuse Vie de Jeanne d'Arc fut restaurée et projetée au Palais de Chaillot.  Tu as écrit :  "Une boucle du Temps fut bouclée  quand je me suis retrouvé assis à côté d'une dame âgée, charmante,  qui ne suspectait pas  qu'elle fût mon premier amour."  


Dans Level Five,  la boucle du temps s'est refermée une fois de plus.  Tandis qu'une femme délirante s'adressait à toi,  "l'enfant prodige du montage".  De Petite Planète  à 20 heures dans les camps.  Inlassablement,  tu as cherché à retrouver cette image de ton enfance.  Et soudain,  elle est là.  Entourée d'écrans qui clignotent et de trophées déverrouillés.  Comme si tu avais échangé ta place avec celle de Simone Genevois.  L'image de l'amour et de la beauté absolue  t'était enfin  revenue.  



Interlude - L'Éléphant Dans La Pièce



A Odessa,  ce monument unique qui, pendant un temps,  se trouvait en haut des marches,  a été déplacé loin des touristes,  dans une rue déserte.  Tu as écrit,  "L’image des héros ne vient pas de la vie,  même transfigurée,  mais directement du cinéma",  et pas seulement dans celui d'Eisenstein.  Le fond de l'air est rouge  Dans Le fond de l'air est rouge,  tu as assisté au retour de la nouvelle gauche,  contre la répétition générale du Potemkine.  Filmant les manifestations des années 60,  avec un mot répandu sur tout l'écran,  'Братья!' - Frères.  


1967 - 1977. La décennie d'Action directe.  La France en a assez.  Mai 68.  Le Mouvement de Libération des Femmes.  Collectifs de cinéastes militants.  Inspiré par Dziga Vertov  et du cinéma d'avant-garde russe.  Une manifestation,  c'est une protestation,  c'est une contestation. 


Nous allons parler une fois de plus de Séoul.


Avant d'être destituée,  Park Geun-hye,  a accepté l'installation du système de défense antimissile américain  THAAD.  Perçu par de nombreux Coréens  comme une provocation à destination du Nord.  La perspective d'une paix sur la péninsule s'en trouve encore plus compromise.  Avec Park derrière les barreaux, il était temps de passer  au deuxième round.  


Au milieu du vacarme de la place Gwanghwamun.  Avec des chansons accrocheuses et des chorégraphies qui captivent les regards.  Moon Jae-in entre dans le cadre.  


Fils de réfugiés du Nord,  emprisonné alors qu'il était étudiant  pour avoir manifesté contre la dictature.  Moon est le symbole de cette nouvelle Corée,  émancipée du fardeau de la junte militaire.


Tu as écrit :  "Pourquoi, parfois, les images se mettent-elles à trembler ?"  - Eh bien,  un gros appareil photo n'aide pas,  pas plus qu'une foule.


Du cinéma direct  à une sortie directement en DVD.  je me remémore tes dernières manifs.  Où tu redécouvrais  les slogans ancestraux des films d'Eisenstein,  dans les banderoles militantes à Paris en 2002  - comme c'est charmant.  Il me vient à l'esprit  cette créature avec toi qui t'indiquait la bonne direction.  Même à l'aube de tes quatre-vingts ans,  tu as fait une place à cet étrange "Kai Neko".  Et c'est ainsi que je me suis retrouvé ici,  malchanceux et à la poursuite de signes.  Je me souviens de la machine à tuer les fascistes que tu as choisie,  cette année-là, à Paris.  Et des caméras miniatures,  pour tenter le chat, sous le canapé.


Je m'attendais au moins à voir une patte, mais non,  le chat n'est pas là...


Je ne le savais pas à l'époque,  mais Moon n'avait pas besoin de plus d’électeurs.  Un mois plus tard,  ce fut un bouleversement.


Parlons à présent d'Erevan.


En Arménie, c'est presque la même histoire.  Après une décennie mouvementée,  marquée par les brutalités policières,  les fraudes électorales et les allégations de corruption,  Serzh Sargsyan,  le président conservateur pro-russe,  s'est à nouveau présenté comme candidat du parti au pouvoir,  à la suite d'une réforme constitutionnelle controversée,  qui a fait passer l'Arménie  d'un régime présidentiel à un système parlementaire.  Elle a permis au président de rester à la tête de l'État  en tant que Premier Ministre.  Pas mal.  


De l'autre côté se trouve, en kaki, Nikol Pashinyan.  Journaliste et militant des droits de l'homme.  Il a été emprisonné pour La première fois en 1998  pour diffamation à l'encontre du ministre de l'Intérieur...  Serzh Sargsyan.  Puis en 2010,  pour une manifestation contre le président élu...  Serzh Sargsyan.  Cette censure flagrante et éhontée.  A fini par imposer Nikol  comme le principal opposant politique en Arménie.  Il a déclaré à sa sortie de détention :  "Notre combat est imparable,  notre victoire est inévitable". Il semble aujourd'hui qu'on ne puisse plus l’arrêter.  


Déclarant une grève générale,  Nikol appelle à la protestation et à la désobéissance civile,  dans tout le pays.  Le blocage des routes, des chemins de fer et des aéroports.  Pour franchir un cap et rejeter  - Sargsyan,  et le spectre de l'autocratie,  qui hante l'Arménie moderne  depuis plus d'un siècle.


Près d'un mois plus tard,  ils se rencontrent.


The Morpheye


"Je suis très heureux que vous ayez accepté mes nombreux appels au dialogue",  déclare le Président.  "Je pense qu'il y a un malentendu",  répond Nikol.  "Je suis venu ici pour discuter des conditions de votre démission...  c'est pourquoi je vous demande de ne pas utiliser le terme « dialogue »".  "C'est du chantage !", déclare le Président.  ''Vous ne comprenez pas la situation", insiste Nikol,  "le pouvoir a été transféré au peuple".  Le Président, ne souhaitant pas poursuivre son "dialogue" plus longtemps, s'en va.  Il laisse entendre que le parti de M. Pashinyan  "n'a pas le droit de parler au nom de la nation". 


Une heure plus tard,  alors que la police anti-émeute tente de réprimer la manifestation,  Nikol est arrêté.  Le triomphe du président est cependant de courte durée.  L'armée se range du côté des manifestants  et Sargsyan est contraint de démissionner.  La nuit précédant le vote final,  le mouvement se réunit à nouveau.  

Dans toute cette excitation et cette attente,  pendant un court moment un peu hallucinatoire,  j'ai eu l'impression que tu étais apparu.  "Regardez ce que les chats nous ont ramené", me suis-je dit.  Pas vraiment un doppelgänger,  mais pas non plus un mauvais comédien.


Le lendemain matin, le vote a eu lieu  et Nikol est devenu Premier ministre.  Le mouvement "Rejetons Serzh" a remporté sa victoire.  J’ai souvenir de l’ampleur des manifs Serzh.  Ou est-ce une danse ? 


Conclusion


À Besançon, dans l'Est de la France,  juste avant Noël en 1967.  Tu as découvert des ouvriers sur le piquet de grève à l'usine Rhodiacéta,  ton propre Potemkine.  - À bientôt j’espère  L’éléphant est dans la place,  c'est la création du SLON.  C'est l'époque de l'art militant,  quitte à étouffer la poésie par le réalisme.  C'est admirable, bien sûr,  mais en troquant l'ambition personnelle contre l'aspiration collective.  Tes films marxistes sont peut-être ironiquement  les moins révolutionnaires.  


Pour moi,  ce qui est vraiment libérateur.  C'est la gifle multidisciplinaire dans la face de l'a priori d'un public,  cent cinquante millions de personnes qualifieront ton oeuvre de "markerienne".  En recodant et en défragmentant,  la fange et les hiéroglyphes de l'académie  en "argot des banlieues".  Tu as créé un inventaire à ta sauce dédié à la redécouverte,  tu as rendu l'illisible accessible à tous.  Il ne reste plus qu'à,  pour reprendre les mots d'Henri Michaux :  "raser la Sorbonne  et mettre Chris Marker à la place."  Et pendant que nous y sommes,  pourquoi ne pas pixeliser les murs de la Surikovka,  et faire Commande-Z sur le Royal College of Art.  


Dans Le fond de l'air est rouge, ce qui a commencé avec les Marins du Potemkine  s'est terminé avec les martyrs de Prague.  L'intervention soviétique a défiguré  tout espoir de "visage humain du socialisme".  Tu as écrit :  "Qu'est-ce qui advient lorsqu’un parti - le Parti Communiste,  et une grande puissance - l’URSS,  cessent d’incarner l’espoir révolutionnaire".  On pourrait dire qu'ils ne l'ont jamais vraiment fait.  Ces barbouzes en costume  étaient eux-mêmes possédés par le spectre de l'autocratie.  Si la révolution a vraiment été révolutionnaire,  c'est grâce à Maïakovski...  


Tu as écrit :  "L’occupation de la Tchécoslovaquie,  l’écrasement des révoltes  la tragédie chilienne, le mythe chinois,  font de l’après-68 une longue suite de défaites.  C'est pourquoi il importe... de découvrir qui a commis l'innocence  plutôt que le crime."


Dans l'Ukraine d'aujourd'hui, il n'y a pas de place pour un romantisme révolutionnaire teinté de rose...  Maintenant, le socialisme est la nourriture des vers,  à jeter par-dessus bord.  Les bolcheviks vont et viennent, heureusement pour moi,  l'art reste,  et le plus souvent, en Ukraine,  ces héros sont accompagnés de sous-titres.  Cependant,  au lieu de 'Брат' - Frère,  ils lisent 'Кат'  – bourreau.



Dernière lettre - La Zone



En 1978,  Andreï Tarkovski retourne à Tallinn  pour terminer son film légendaire, Stalker.  Il avait déjà fait le voyage une fois,  mais le négatif avait été malmené  et le directeur de la photographie licencié.  Andreï,  au pied du mur,  repart les mains vides.  Il est inconcevable de tourner deux fois un tel film,  mais comme le dit le Stalker :  "La Zone exige le respect, sinon elle châtie."  Accusé d'avoir démarré la production trop prématurément,  Andreï avait peut-être involontairement perturbé la Zone.  Et ce n'est qu'à la condition que le scénario soit révisé et étendu  qu'il a pu repartir  affronter "le Hachoir".  La même année, tu es retourné au Japon et,  à son tour,  notre voyage nous emmène dans la Zone.


Comme tu l'avais fait à San Francisco  et à Tokyo,  je fais le pèlerinage d'un film que j'ai vu  - au moins vingt fois.  Ton film  - Sans Soleil.  Je me précipite immédiatement pour voir si tout est à sa place.  La chouette de Ginza,  la locomotive de Shimbashi.  Gotokuji  et le temple du renard.  Je retrouve ces cimetières à l'ombre des banques,  ces images plus grandes que les gens et cette ville traversée par les trains.  Je fais une prière à la japonaise.  Je bois du saké avec les âmes perdues de Namida-bashi,  et je passe mes dimanches à Yoyogi.  Je prends la mesure de l'insupportable vanité de l'Occident  et je fais l'offrande obligatoire  au fidèle Hachiko.


Sorti en 1982,  Sans Soleil est peut-être le chef-d'œuvre qui te définit.  Cette mosaïque introspective,  considérée comme l'un des plus grands documentaires jamais réalisés,  continue d'inspirer tous les passionnés de non-fiction qui se saisissent d'une caméra.  Tu as écrit :  "Je salue le miracle économique,  mais ce que j’ai envie de vous montrer, ce sont les fêtes de quartiers."


Dans la lumière fumante de la nouvelle année.  Tu as dépoussiéré ton "Kino-Eye",  révélant le schéma d'une autre forme de cinéma.  Tu as écrit :  "Quand toutes les fêtes sont finies,  il n’y a plus qu’à ramasser tous les ornements, tous les accessoires de la fête,  et en les brûlant, en faire une fête."


Dans le monde électronique de ce maniaque d'Hayao Yamaneko.  Tu as découvert ton Dondo Yaki numérique,  connu simplement sous le nom de La Zone  - un hommage à Tarkovski.  Sa Zone était une réserve pour l'immortalité de la foi.  Ta Zone devient un bouton de pause pour "l'impermanence des choses."  face au bûcher pixelisé de la machine de ton ami,  les images "brisées dans un cadre de feu"  sont renvoyées à une sorte de débris subconscients.  Transformant la réalité inaccessible du passé  en une représentation du présent.


Tu as écrit :  "Je pense à un monde où chaque mémoire pourrait créer sa propre légende".  Je pense  qu'il faut débrancher le "graffiti électronique" de Hayao  et le relier à la rue.  La clairière de Stalker a pris racine dans l'insomnie de Sans Soleil.  Avec ta Zone, tu te ré-ensauvages.  Même s'il s'agit d'un ré-ensauvagement culturel.  Tu as écrit :  "Après quelques tours du monde,  seule la banalité m’intéresse encore".  Ce n'est qu'en t'abandonnant au rythme de la rue  que tu as pu retrouver ton objectif laissé sur les champs de bataille des années 60  et déchiffrer un nouveau principe,  celui des "choses qui font battre le coeur".


J'étais à Nara avec le Cerf sacré.  Dans le Cheshire,  j'ai redécouvert l'image dont Bashō avait parlé au XVe siècle.  Mais c'est en Géorgie,  en revenant de la vallée de Truso,  que j'ai pensé à la liste de Shonagon  et à "tous ces signes qu'il suffit de nommer  pour faire battre le coeur".  Déverrouiller la réalisation,  que ce soit dans la nature ou dans une texture électronique.  La Zone elle-même est une métaphore de l'inspiration.  Une construction qui permet de déchiffrer l'indéchiffrable.  Le stalker lui, est cet individu  qui ajoute de la couleur à un paysage sinon dépourvu de sens.  Pour reprendre les mots du stalker,  "La Zone est un système très complexe de pièges...  Des pièges disparaissent,  d'autres les remplacent.  Les endroits qui étaient sûrs deviennent infranchissables.  C’est ça la Zone.  On pourrait la croire capricieuse,  mais elle est juste à chaque instant le produit de notre propre état d’esprit."


Le contrôle de La Zone  s'étend jusqu'au montage.  Les séquences sont soulevées, nettoyées et mises en ordre.  Certaines fonctionnent, d'autres ne prennent pas.  Chaque coupe tente de déloger  le secret de la séquence en cours.  C'est un travail fastidieux.  Un paysage ici,  un paysage là.  Un immeuble à Tbilissi,  un autre à Tokyo.  Un chat japonais,  un chat géorgien.  Une fille japonaise - en Géorgie.  Tu vois ce que je veux dire.  Finalement, je me concentre davantage sur ce qui est manquant  que sur ce qui est présent.  Les oreillers Monsieur Chat à l'aéroport d'Incheon.  Le crooner vêtu de strass qui prend le métro.  La photographe de Donetsk  - sa dernière nuit à Séoul.  La créatrice de mode de Busan  - ma dernière nuit à Séoul.  Les petites filles russes et tziganes  qui échangent des roses à Tbilissi.  Toute la séquence était parfaitement cadrée,  parfaitement éclairée,  mais je n'ai pas eu le courage d'appuyer sur le bouton d'enregistrement.


D'une manière ou d'une autre, dans ces moments qui m'échappent,  je te sens à l'œuvre,  tirant les ficelles depuis plus loin que le Level Five.  Même les chats me fuient.  Je devrais peut-être prendre comme un compliment  le fait que tu sabotes mon film,  juste pour rester invisible.  Je suis prêt à relever le défi,  - mais les jeux sont faits.  Le chat est sorti du sac.  C'est maintenant à mon tour d'être derrière la caméra.


Tenter de récupérer au moins une poignée d'images.  Je me souviens que le crooner du métro  m'avait offert une photo et l'avait lui-même signé.  Et puis, il y a ma dernière nuit à Séoul.  Cela ressemble plus à un circuit fermé qu'à un film, mais ça ira.  Quant au photographe de Donetsk, c'est délicat.  Je retourne à son exposition, Memory Decay,  pour voir ce que je peux y trouver.  Ironiquement,  le projet est lui-même une tentative de récupération d'images perdues.  Celles d'une vie passée,  détruite par les déracinements de la guerre du Donbass.  Quant à mon portrait,  insignifiant en comparaison,  je me contente d'une projection.  Jusqu'à ce que nous nous rencontrions à nouveau,  lors de ma première nuit à Kyiv.


Tu as écrit :  "Le secret japonais,  cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi- Strauss,  supposait la faculté de communier avec les choses,  d’entrer en elles,  d’être elles par instant."


Lassé de jouer au chat et à la souris,  je développe un jeu pour tromper la Zone.  Je l'appelle "Guillaume-Caching".  Les règles sont simples :  On marche tout droit.  On ne change de direction que lorsqu'on rencontre un chat,  un hibou  ou un feu vert.  Car "la Zone laisse passer ceux qui n’ont plus aucun espoir"  Si vous jouez assez longtemps,  vous êtes sûr de gagner.  Un soir, à Naha, j'ai même touché le jackpot.  C'était l'anniversaire de Silvio Moreno.  Ce chanteur folklorique argentin  était arrivé à Okinawa en 1979,  fuyant les persécutions de la junte militaire de Jorge Videla.


Tu as écrit,  Okinawa est "un Japon qui n’aurait pas perdu la mémoire",  et Naha, est une ville "peuplée de fantômes".  Je suis arrivé préparé,  déterminé à n'avoir aucun retard.  Je m'attendais à un peu de résistance,  mais tout est là.  Tout ce dont tu avais parlé dans Level Five  s'est livré presque immédiatement.  Commodore Perry,  toujours allongé parmi les tombes en décomposition du cimetière étranger.  Les tags,  les chats et le karaté...  Exactement comme tu l'avais laissé.  Même les taureaux meuglent "Haisai"...


Je me fraye un chemin dans les galeries souterraines,  autrefois occupées par le Haut Commandant Ushijima.  Je suis frappé par la rapidité avec laquelle la tranquillité se transforme en cauchemar.  L'air est chargé du souvenir des exercices à la baïonnette sur des prisonniers vivants  et des bébés réduits au silence par de prétendus samouraïs.  Je dois admettre  que je perds les pédales face à l'histoire.  Je pense plus à Laura qu'à la 32e armée.  J'ai remarqué qu'il y avait une différence entre ton voyage et le mien.  Des fleurs et des pièces ont été ajoutées sur les meubles arrangés par Yahara  pour "faire bonne figure".


Je suis les traces laissées dans Sans Soleil et Level Five,  jusqu'à la grotte d'Himeyuri.  Tu as écrit :  "Deux cents filles  s’étaient suicidées à la grenade, en 1945,  pour ne pas tomber vivantes aux mains des Américains".  Pour atteindre cette horreur,  je traverse un mirage de visages impassibles,  tout droit sortis d'un musée local.


Heureusement, les effets spéciaux ont été supprimés,  de même que les briquets souvenirs...  mais en confrontant ta mémoire défaillante au diorama de la grotte,  je parviens à obtenir mon propre "sésame".  Comprendre que l'accumulation de "choses qui font battre le coeur",  c'est plus qu'une philosophie cinématographique.  C'est un prérequis personnel  qui va de ta Beaulieu  jusqu'à tes os.  Un éclair d'harmonie  qui permet de vaincre l'insignifiance.  Au moins pour un moment.


Dans Stalker, la Zone mène à "La Chambre" :  "Un lieu qui exauce les désirs les plus profonds de tous ceux qui y pénètrent."  Les interminables néons de Tokyo mènent cependant  à un petit bar de Shinjuku.  Une taverne à thème,  plus Planète Solaris que Planet Hollywood.  Ce bar est lui-même un avant-poste hors du temps.  Tu y retrouves ta sensibilité unique,  presque tous les soirs,  de 20 heures à minuit.


Je passe tellement de temps à programmer la commande  de démontage de ta mémoire.  La seule occasion que j'ai d'être moi-même,  c'est parmi ces visages familiers dans La Jetée.  J'ai rencontré toute la bande, mais ne t'inquiète pas,  je n'ai pas posé trop de questions.  Parce que la curiosité a tué le chat bien sûr...  mais surtout parce que je n'en avais pas besoin.  C'était évident.  La sincérité que tu as laissée derrière toi  a rempli la pièce comme de l'encens.  Une sincérité qui veut  qu'avec seulement huit chaises,  il n'y a pas de place pour les faux-semblants.


Tu as écrit :  "Dire que depuis quarante ans,  toutes les nuits des Japonais se beurrent allègrement au-dessous de mes images,  ça vaut tous les oscars!".  Sous ces images vieillissantes,  je traverse les lignes temporelles pour atteindre le seuil de La Chambre.  Là où tu es devenu toi aussi un stalker,  naviguant dans le paysage indéterminé  des "deux extrêmes pôles de la survie".


Dans Sans Soleil,  tu confrontes le Japon à la Guinée-Bissau et au Cap-Vert,  mais en réalité, l'autre côté de la survie, c'est la Russie.  En enchaînant huit films entre ces deux pôles,  tu as fait plusieurs fois le tour du monde,  mais il semble que seuls le Japon et la Russie  t'invitent à revenir.


Tu as écrit sur la gentillesse des Russes  et sur la curiosité des Russes,  sur la force Russe  et sur la cruauté Russe.  Un Pays où "l'amitié peut charger comme une cavalerie",  mais où l'on peut " applaudir quand un écrivain est emprisonné ".  Tu as fait l'éloge du regard russe  et de l'âme slave.  Des rives de la Sibérie méridionale  à la "stolovaya" de Saint-Pétersbourg.  Et puis il y a eu Moscou...


À Tokyo,  on peut se perdre dans le labyrinthe des grands magasins.  À Moscou,  on se perd dans la liturgie des églises  "où les icônes ne sont pas seulement sur les murs."  Et puis il y avait le cirque,  du Bolchoï  et du Cosmos.  Tu as écrit :  "La seule ville où l'on peut respirer,  entourée de jardins,  de parcs...  de vraies poires,  de vraies pommes...  et le métro  - c'est une galerie des glaces !"


Alors que Paris avait le Muséum national d'histoire naturelle,  Tokyo avait Godzilla.  Moscou avait des dinosaures à l'intérieur du Kremlin.  Parce que ta Russie  n'était pas celle de Pierre 1er ou de Poutine.  C'était la Russie  où les mosaïques étaient plus grandes que les bâtiments.  Où la vérité était la Pravda,  et où les cathédrales étaient démolies  pour construire des piscines.


Mais pendant que tu étais à Paris,  au milieu de l'agitation de l'installation de Christo,  Le pont Neuf empaqueté.  Dans laquelle, au grand dam de Jacques Chirac,  le plus vieux pont de Paris  a été enveloppé d'un tissu doré.  Les choses commençaient à s'emballer,  pour cette Russie de ta jeunesse.


En 1986, la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl  a scellé le destin  de ta Russie.  Je me demande  ce qu'ont pensé les frères Strougatski  en regardant Gorbatchev à la télévision.  Il est peu probable que Stalker: Pique-nique au bord du chemin ait été leur première pensée,  mais trente ans plus tard,  leur roman prophétique et l'adaptation inquiétante de Tarkovski  sont devenus inséparables de la tragédie.  Avec le cordon de police,  le paysage creusé et la menace éthérée.  La fiction se calque sur la réalité.  Les intrus alimentent même le folklore  entre le béton et la flore,  en se faisant appeler stalkers.  Traversant "l'endroit le plus calme du monde",  où "tout écart est dangereux",  pour trouver la liberté,  à l'intérieur des barbelés.


La seule alternative est de faire la "promenade dominicale" officielle.  Mais entre un déjeuner chaud  et des séances de photos,  je ne peux m'empêcher de me demander  si Andrei reconnaîtrait sa Zone allégorique  dans ce coin inquiétant de l'Ukraine.  Le retour de ses chiens inspirerait-il une suite?  Voilà un film que j'aimerais voir.  Bien que libéré de la censure de Goskino,  l'avidité d'Hollywood lui dicterait peut-être une superproduction.  J'imagine déjà l'affiche :  "Stalker 2 : Return to The Zone"  en IMAX...


Après 20 ans de sabotage,  Tarkovski finit par quitter l'URSS.  "Lui qui était si profondément et si naturellement russe  ne reverrait plus jamais les bouleaux  et ne goûterait plus jamais l'air de son enfance..."  Comme en décembre 1986,  quelques mois après la catastrophe.  Tragiquement,  Andrei est mort d'un cancer du poumon,  apparemment contracté pendant le tournage de Stalker.  Il est devenu lui-même un 'Mutant',  - une victime de la Zone.


Dans ton hommage,  Une journée d'Andreï Arsenevitch,  tu t'es révélé parmi les fidèles,  dans une cathédrale qui porte le nom d'un film  - Saint Alexandre Nevski.  Les veuves cachent leur chagrin derrière un voile,  mais pour la première fois en cinquante ans,  tu as révélé ton visage dans un film.  Peut-être que personne d'autre ne l'a remarqué…  Ce geste symbolique posé par un homme  qui a toujours refusé de se laisser photographier.  Il témoigne du respect et de l'admiration sans pareils que tu avais  non seulement pour Tarkovski,  mais aussi pour l'artiste  et le Russe qu'il était.


Dans L'Héritage de la chouette,  ton enquête en 13 parties sur la Grèce antique.  Tu as évalué tous les objets athéniens  qui te tombaient sous la main.  Philosophie et logomachie.  Mythologie et misogynie.  Tragédie et démocratie.  Tu as écrit :  "C'était à Tbilissi, en mars 1988.  L'un des rares endroits au monde où les mots...  avaient un prix."  Tu étais loin de te douter  que ce dernier mot grec  la démocratie,  s'enflammait  de l'autre côté du mur.  Mais avant Berlin,  avant Prague ou Timișoara.  Tu t'es arrêté à Moscou,  pour faire tes adieux à la Russie du siècle dernier.  Dressant le "portrait d'une époque,  à travers le portrait d'un homme".  Alexandre Ivanovitch Medvedkine.  Le dernier bolchevik,  "dont le Rosebud  était un drapeau rouge."


Tu as écrit :  "Le livre d'image s'était refermé  avec le premier mort du Potemkine...  et les dernières idoles allaient tomber  le soir même."


Nous vivons dans des mondes différents,  encore plus éloignés que Medvedkine ou du prince Yusupov.  À tel point  qu'il est plus facile d'imaginer Flash Gordon prenant d'assaut le Palais d'Hiver,  avant ces hommes moustachus.  Ce sont des reliques de la planète Mongo.  Ruban effiloché de ce livre illustré,  depuis longtemps refermé.  Mais maintenant que j'y pense,  bien avant de voir ta route en Islande,  ou la jetée d'Orly.  Moi aussi, j'étais à Moscou avec "Félix de Fer".  Je le prenais en photo sans savoir,  que tu étais là le soir de sa pendaison.  Qui a dit que les statues mouraient après tout?  Quand le présent est troué par la mémoire.  Un peu comme le marbre d'une station de métro qui renaît...  Des images jugées anodines  remontent soudain à la surface.  Ce sont ces moments d'harmonie qui mettent en perspective  la fragilité du cinéma.


Tu as écrit :  "Ce serait la fin de l’Utopie.  De l’idée même d’Utopie".  La promesse des années 1990 a peut-être réussi à chasser le léninisme,  mais ce qui l'a remplacé,  c'est davantage le favoritisme  que la Cobain mania.  L'effondrement de l'URSS  a laissé derrière lui une immense topographie, d'industries à bout de souffle,  de détresse écologique et de conflits territoriaux.  Avec les frères et sœurs de la Zone de Tchernobyl,  qui s'étendent bien au-delà de la frontière ukrainienne.  L'héritage de Lénine  s'étend de la Baltique à la mer de Béring,  des Carpates au Pamir  et jusqu'au Caucase.


Après avoir épuisé le monde réel,  tu as naturellement cartographié le monde virtuel.  À Paris,  le Centre Pompidou a exhumé tes œuvres numériques,  à commencer par Zapping Zone: Proposals for an imaginary television.  "Gamarjoba" M. Noah...  Puis le scoop du siècle dernier.  Un coup d'œil derrière la chatière.  Une interview révélatrice,  avec ton programme d'un autre âge  - Dialector.


SAISIR UN NUMÉRO  <  1  < — >  1111  >  —  ?

— 666

ENTREZ VOTRE NOM  ?

— MJOT

APPUYEZ SUR RETOUR SI VOUS CONSIDÉREZ QUE CELA NE ME REGARDE PAS ENTREZ LE NOM D'UNE PERSONNE QUE VOUS AIMEZ  ?  

— GENTILS FLOQUETS

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ORDINATEUR  —QUE DISIEZ-VOUS  ?

MJOT  —Y A-T-IL UNE ENTRÉE POUR GENTILS FLOQUETS  ?

ORDINATEUR  —TRINQUONS EN L'HONNEUR DE GENTILS FLOQUETS

MJOT  —LÀ, TU ME PARLES

ORDINATEUR  —CROIS-TU VRAIMENT À CE QUE TU DIS  ?


J'aurais dû me douter que même en code,  tu serais désagréable...


Entre Sans Soleil et Level Five.  Les débris de La Zone, inventés sur la machine d'Hayao.  Cette machine est devenue à son tour "la Matrice" du Neuromancien de William Gibson.  Sur cette image, as-tu écris,  "les néandertaliens que nous sommes ont commencés à greffer leur propre vision."


Dans Level Five,  Laura fait de son ordinateur un confident.  Il n'est ni un chien,  ni une sardine,  ni un chou-fleur,  mais il se confie également à elle,  comme un moyen de recouvrir la mémoire.  Le réseau Optimal World Link - La norme de connaissance.  Ton méca-prototype, pour un Internet alternatif.  En renvoyant le World Wide Web,  du simple code C,  au monde des "cow-boys de console."  Tu pourrais redémarrer à partir des innovations de la Silicon Valley,  ce sous-entendu constructiviste,  à "la force d'égalisation de la technologie moderne." Comme si, une fois de plus, "quelque chose qu'on ne reverrait plus jamais  toute la culture du passé rencontrait toute l'impatience du futur."


Plus besoin de celluloïd,  d'un laboratoire ou d'une guillotine.  Avec deux pattes, Photoshop et un mot de passe,  tu as pris d'assaut la frontière de l'informatique grand public,  tel un kamikaze.  Tu t'es senti chez toi,  dans toute l'espièglerie et l'anonymat  qu'offre le vaste paysage indomptable du Web.  Serait-ce là ce que tu voulais dire lorsque tu as écrit :  "La poésie sera faite par tous,  et il y aura des émeus dans la Zone" ?  


Pris entre le cyberespace d'O.W.L  et le pelage jaune de Monsieur Chat,  tu as suivi le nouveau millénaire,  hors de Windows, sur les toits de Paris.  Illustrant ton slogan préféré,  "Le hibou est au chat ce que l'ange est à l'homme".  Un prétexte pour ton dernier chef-d'œuvre,  Chats perchés.  Mais en lui prêtant une patte,  en le cooptant pour en faire un symbole du présent.  Tu as fait plus que saluer les responsables d'une nouvelle culture.  Tu as apporté une réponse à la question  qui allait imprégner la décennie de ton départ.  Comment trouver la vérité à l'ère de l'information ?


Tu as écrit :  "Nous étions les chats de la liberté.  Si vous n'avez pas saisi le message, passez à autre chose."


Mais en parcourant les cachettes  de ton chat du XXIème siècle.  Tu as perdu pied  lorsque le "bruit et la fureur" du Paris de l'après 11 septembre  a culminé dans la tragédie du meurtre de Marie Trintignant  par Bertrand Cantat.  Tu as écrit :  "Un chanteur célèbre qui tue une actrice célèbre,  quelle aubaine pour les charognards."


Le "crime passionnel" était un meurtre.  Non pas par un homme "follement amoureux",  mais par un homme follement jaloux.  Il a battu sans pitié sa petite amie, qui est tombée dans le coma,  à cause d'un SMS.  Tu as fait de ton mieux pour tirer un angle d'attaque honnête des gros titres,  mais la beauté était un peu un angle mort,  et peut-être que ton optimisme pour l'avenir a pris le pas sur toi.  En réunissant les visages de "deux amants croisés",  dans un collage maladroit,  tu en as fait autant pour Marie Trintignant  que les tabloïds en ont fait.


Bertrand Cantat,quant à lui,  ne purgea que quatre années de prison pour ce meurtre,  mais la terreur de son "Noir Désir"  continua à gronder loin du sommet des collines de Vilnius.  Le suicide de son épouse, Krisztina Rády,  a mis en lumière la violence indissociable de son nom.  L'enquête a peut-être été classée sans suite,  mais les témoignages ultérieurs des membres de son groupe  révèlent sans l'ombre d'un doute  une culture de l'abus dont ils étaient eux aussi complices.  Ainsi, au-delà de ce bourbier.  Tout ce que je peux faire, c'est garder une petite pensée silencieuse pour Marie  et Krisztina.  Deux femmes sacrifiées sur l'autel de la misogynie,  d'une société qui permet à un meurtrier de reprendre une carrière  dans le Rock n' Roll.  Bravo.


De Paris en 1937  à mai 68.  Du Takenoko-Zoku  à Monsieur Chat.  Tu as abordé chaque passerelle vers l'avenir  en transformant les débris du passé.  Jusqu'à ce que tu mettes enfin de l'ordre dans tes affaires,  avec un requiem pour le XXe siècle. L'installation  Une réflexion sur la Grande Guerre,  telle que définie par T.S. Elliot,  dans The Hollow Men.


"Les Hollow Men,

Les hommes empaillés."


"C’est ici la terre morte,

Une terre à cactus."


Puis, le jour de ton 91ème anniversaire,  le 29 juillet 2012,  tu t'es offert une dernière sieste devant ton ordinateur  et tu t'es connecté au Level Five, pour toujours.


“C’est ainsi que finit le monde,

C’est ainsi que finit le monde,

C’est ainsi que finit le monde,

Pas sur un Boum, sur un murmure."


Ton fidèle chat continue de monter la garde,  mais les choses ont changé depuis la dernière fois que tu as été actif.  Même ton moteur de recherche cyberpunk n'est pas à l'abri des gros bonnets de la "Big Tech".  Sans réfléchir, je tape ton nom...  Mais non,  il ne le trouve pas non plus.  Alors,  pour faire un dernier Dondo-Yaki,  et te déposer sur le quai d'un nouveau siècle,  je prends le métro jusqu'à ton arrêt,  Maraîchers.


Combien de temps as-tu passé à attendre ici au fil des années ?  Combien de films imaginaires se sont déroulés sur ces écrans au-dessus du quai ?  Peut-être  que certaines images sont destinées à être conservées,  d'autres à rester des réminiscences,  d'autres encore à être oubliées.  Parfois, je me demande  si les documentaires ne se résument pas à un montage de moments,  suffisamment inoffensifs pour être filmés ?  Une suggestion de ce qui a été,  ou de ce qui aurait pu être ?  Je suis les indices qui mènent à ton studio,  pour saluer les esprits des films perdu à cause de disques durs corrompus,  perdus dans des bobines périmées,  des batteries à plat et des cassettes pleines.  Pour honorer les chats  trop rusés pour être attrapés  et les filles qui sont passées dans le cadre.  Penser à ces plans coupés "pour faire propre"  et ces scènes coupées au montage final.


Tu as arrêté les rendez-vous,  mais j'espère que tu feras une exception...  Je tente ma chance,  mais non...  Tu as donné ta langue au chat.  Et donc,  ce film doit se terminer là où il a commencé,  "combien de saisons cela fait-il maintenant ? "


À Tokyo,  j'ai pris mon courage à deux mains et suivi un labyrinthe de sanctuaires  jusqu'aux portes de l'enfer.  Il s'est avéré qu'il était  situé dans la banlieue d'Osaka.  J'ai joué à une machine pour prédire mon destin.  Naturellement,  j'ai été damné.  En Corée,  j'ai rencontré des bouddhistes et des chrétiens.  J'ai vu des fresques en Abkhazie  et entendu l'appel à la prière en Azerbaïdjan.  J'ai été effrayé par l'ossuaire de Sedlec en République tchèque  et par l'Église catholique de mon enfance.  J'ai vu des vestiges de la Synagogue de la Rose d'Or à Lviv  et les restes de Lénine à Moscou.  Mais les seules apparitions auxquelles je pouvais faire confiance  étaient les chats de Gotokuji.


De la banlieue de Tokyo  à celle de Paris.  Ces chats en céramique, une patte levée,  ont témoigné d'un voyage  de 120 ans  entre deux lignes temporelles.  Tels de petits gardiens de tout ce qui s'est échappé,  incapables de franchir le passage du temps.  Les naufrages, les mutineries.  Les visages de bonheur tombés à l'eau,  les chats qui ont marché sur la planche.  Les « Saluts »,  les "Aba yo"  et les "Paka Paka".  Tous ces moments d'inspiration et de banalité,  à l’intérieur et en dehors  de la Zone.


Il ne reste plus  qu'à libérer les esprits  de tous ceux qui ne sont pas disparus,  mais morts.  Tora,  Lou Lou  et Ludovich,  Guillaume,  et mon petit Maïakovski.  En évoquant la prière prononcée par la femme dans Sans Soleil,  pour dire simplement :  Chris,  "où que tu sois, puisse ton âme connaître la paix".


😿 😿 😿 


Si l'on travaille sur la mémoire, autant utiliser celle que l'on a.  Mais mon voeu le plus cher est qu’il y ait ici assez de codes familiers  pour qu’insensiblement le lecteur-visiteur substitue ses images aux miennes,  ses souvenirs aux miens.

Et que mon 'Immémoire'  ait servi de tremplin à la sienne pour son propre pèlerinage  dans le Temps Retrouvé."

Chris Marker, 1998.